Le contexte administratif dans lequel nous nous situons est celui de lAgence Wallonne pour lintégration des personnes handicapées (AWIPH), en relation avec le Gouvernement wallon.
Notre démarche tentera de resituer le rôle de différents acteurs, à un niveau social, dans la politique dintervention auprès des personnes handicapées. De plus, dans cette démarche, il sagit de remettre en perspective les normes et les valeurs éthiques qui gèrent les comportements des acteurs collectifs. Par ce biais, nous envisageons la problématique du handicap, dans une perspective de citoyenneté, de droit à la non discrimination et de démocratie dans la gestion de la vulnérabilité.
1.- Le Décret wallon du 6 avril 1995 : politique en faveur des personnes handicapées
Le champ dapplication du Décret et la Région wallonne comprenant environ 4 millions dhabitants et le nombre de personnes handicapées concernées est estimée à 3 pour 1000. Lesprit de ce Décret a été de rénover, dunifier et de globaliser, en région wallonne, la politique en faveur des personnes handicapées. En effet, deux Fonds qui étaient dispersés ont été réunifiés : il sagit dun Fonds destiné à favoriser lemploi des personnes handicapées et dun Fonds destiné à financer laccueil et lhébergement.
Ces deux Fonds ont été réunis sous la gestion dun organisme parastatal de type B : il sagit dune administration qui dispose dune autonomie de gestion par rapport au pouvoir politique et qui relève dun Comité de gestion composé de différents acteurs sociaux, dont des représentants de la société civile. Ce comité de gestion est chargé de gérer la politique en faveur des personnes handicapées, définie par le Décret et les arrêtés dexécution du Décret, dans la ligne dun contrat de gestion signé avec le Gouvernement.
Le Décret fixe les orientations et lorganisation de la politique en faveur des personnes handicapées. Les arrêtés dexécution définissent des dispositions gouvernementales de mise en uvre. Le contrat de gestion est un contrat signé pour 3 ans, entre le Comité de gestion et le Gouvernement, pour définir des engagements réciproques, les moyens à mettre en uvre et les résultats à viser, dans les interventions auprès des personnes handicapées. Dans ce qui suit, nous tenterons de montrer brièvement comment, dans les dispositions prises, le Décret pour la politique en faveur des personnes handicapées a mis en place des outils de démocratisation et dinteraction entre létat, les usagers, les professionnels et le monde associatif.
Le Comité de gestion est composé dun président et de deux vice-présidents, de 4 membres désignés sur proposition du Ministre des Affaires Sociales, de 4 membres désignés sur présentation des organisations reconnues comme représentatives des personnes handicapées et de leurs familles, de 4 membres désignés sur proposition du Conseil économique et social de la Région Wallonne, et de 4 membres choisis en fonction de leurs compétences en matière dintégration des personnes handicapées, sur présentation des associations représentatives du secteur. Le Gouvernement nomme le président, les vice-présidents et les membres du Comité de gestion, pour un mandat de 4 ans, renouvelable.
Le Gouvernement soumet à lavis du Comité de gestion tout avant-projet de décret ; parallèlement, le Comité de gestion soumet au Gouvernement tout avant-projet de décret quil estime utile.
Le Comité de gestion est assisté de 3 conseils, chargés de léclairer dans sa mission :
le conseil pour laide individuelle à lintégration
le conseil pour léducation, laccueil et lhébergement
le conseil pour léducation, la formation et lemploi.
LAgence instaure également des Commissions subrégionales de coordination. Elle en fixe le nombre, la composition et le ressort. Ces Commissions subrégionales de coordination ont 4 missions :
rassembler les données existantes concernant les caractéristiques socio-économiques et la situation des personnes handicapées
procéder au niveau de leur ressort à létude des besoins des personnes handicapées en terme de services
promouvoir la concertation et la coordination des services sociaux et de santé sadressant partiellement ou totalement aux personnes handicapées dans leur ressort
proposer des moyens à mettre en uvre pour promouvoir une politique active dans leur ressort, notamment en dressant un plan subrégional de coordination et dintervention des services en faveur des personnes handicapées.
Ces Commissions subrégionales de coordination transmettent les conclusions de leurs travaux au Comité de gestion et aux conseils de lAWIPH.
Il est créé un Conseil consultatif wallon des personnes handicapées. Ce Conseil est composé dun président, de 12 membres désignés parmi les associations reconnues comme représentatives des personnes handicapées et de leurs familles, de 6 membres choisis, sur proposition du Ministre des Affaires Sociales, en raison de leurs compétences, notamment scientifiques, dans le domaine de lintégration des personnes handicapées. Le président du Conseil assiste, avec voix consultative, aux réunions du Comité de gestion de lAWIPH.
Lexistence de ce conseil consultatif semble actuellement remis en question dans sa forme actuelle, ce qui devrait faire lobjet dune réflexion approfondie, quant à la représentativité des personnes handicapées.
En effet, ce Conseil consultatif a pour mission dassurer la participation des personnes handicapées et de leurs associations à lélaboration des mesures qui les concernent. A cette fin, le Conseil consultatif
représente lensemble des associations représentatives des personnes handicapées et peut en assurer la coordination
donne au Conseil Régional Wallon et au Gouvernement, à leur demande ou dinitiative, des avis sur les orientations de la politique en faveur des personnes handicapées et sur les modalités pratiques de sa mise en uvre
donne son avis sur le fonctionnement de lAWIPH et la façon dont celle-ci exécute les missions qui lui sont confiées.
Le président et les membres du Conseil consultatif sont nommés par le Gouvernement, sur proposition du Ministre concerné, pour un mandat de 4 ans, renouvelable. Le Ministre désigne parmi les membres 2 vice-présidents et un secrétaire. Le Conseil consultatif comprend également 2 représentants du Gouvernement et un délégué de lAWIPH, ces membres siégeant avec voix consultative.
Par ailleurs, soulignons que le Décret prévoit la reconnaissance, par le Ministre concerné, dassociations représentatives de personnes handicapées. Pour obtenir une telle reconnaissance, les organisations représentatives doivent répondre aux conditions suivantes :
être constituées juridiquement en a.s.b.l. (association sans but lucratif) ou être un organisme public ou dintérêt public.
avoir pour objet principal lentraide, le soutien, le conseil mutuel des personnes handicapées, la promotion de leurs droits à lintégration dans la société
disposer dun nombre de membres affiliés ou compter sur le soutien dun nombre de personnes en rapport soit avec lensemble de la population de personnes handicapées de la zone couverte, soit avec la population concernée par un handicap spécifique
déployer leurs activités sur le territoire de la région de langue française, et au moins sur 3 provinces (sur les 5 provinces francophones)
organiser annuellement un nombre suffisant dactivités en faveur des personnes handicapées
ne pas être un service, une institution ou un centre agréé ou subventionné par lAWIPH.
Ces associations représentatives sont habilitées à assister les personnes handicapées dans leurs démarches vis à vis des services dépendants directement ou indirectement de la région, et siéger dans les différents organes où la participation de représentants des personnes handicapées est prévue par les dispositions légales.
Ces différentes dispositions vont dans le sens de confrontations, darticulation, de création de synergies entre les décideurs politiques, ladministration et les usagers collectivement organisés, pour la mise en place dune politique en faveur des personnes handicapées. Un tel dispositif est innovant du point de vue de la démocratisation dune politique daide et du respect de la citoyenneté des bénéficiaires. Dans ce qui suit, nous proposons détayer cette thèse dune plus grande démocratisation, en présentant brièvement une réflexion concernant le rôle de la société civile par rapport à létat, aux décideurs politiques et au marché, dans la gestion de la société.
Sur base de cette réflexion théorique, nous nous demanderons, dans un troisième point, si le Décret du 6 avril 1995 constitue réellement une avancée, et quelles sont les limites et les ouvertures possibles de cette avancée, dans sa mise en application.
2.- La société civile, le marché et létat dans la gestion du social
Dans « Comment sortir du libéralisme »2 , Alain Touraine, en tant que sociologue de laction, décrit des mécanismes actuels où le monde associatif joue un rôle dans le changement social. La théorie dAlain Touraine met en évidence le fait que la société est vivante parce que des collectivités organisées, porteuses didéologies différentes, exercent entre elles des relations sociales et des rapports sociaux qui induisent les changements sociaux. Pour lui, le modèle culturel unifie la société et définit des modes de gestion de celle-ci. Il semblerait quaujourdhui le modèle culturel reconnaisse la vitalité du monde associatif et le rôle quil a à jouer dans les progrès sociaux.
Ce monde associatif est porteur de rapports sociaux et denjeux idéologiques qui constituent le fondement des mouvements sociaux qui luttent aujourdhui contre les risques de suprématie du libéralisme économique dune part et de létat autoritaire dautre part. Selon lauteur, le système économique se présente aujourdhui comme universel, comme expression de la raison et de la modernité et ce système agirait dans sa rationalité au-delà des volontés et des rationalités individuelles.
Dans linterview donné dans la revue Imagine 3, sur le thème « Les pionniers de la nouvelle démocratie » Alain Touraine insiste sur le fait que dans une telle situation où un système simpose, des mobilisations sont nécessaires, mais elles restent toujours défensives et se présentent sous forme de ruptures et de refus. Or, au cur même de sa théorie sociologique, Alain Touraine dénonce quune attitude défensive ne peut être réellement porteuse de changements sociaux. Du fait de cette attitude défensive, la mobilisation structure difficilement un contenu de revendications, un contenu de mouvement social, qui serait porteur de changement. Cependant, lauteur insiste sur le fait quil y a, dans cette mobilisation, une grande capacité daction, à forte valeur symbolique.
Une telle attitude nest pas réellement une action sociale qui va dans le sens de la démocratie participative. Il sagit plutôt dune forme de démocratie directe, proche du début de notre démocratie, qui traduit des mouvements dopinion. Nous pouvons évoquer ici Alain Minc qui, dans « www.capitalisme.fr » 4 souligne quaujourdhui trois liens dactions sociales contrôlent létat et le monde économique : les médias, le juridisme et lopinion. On aurait donc à faire ici, à la fois chez Alain Touraine et chez Alain Minc, à une démocratie dopinion, qui tente de se traduire dans le juridique et dans les médias. La théorie de la société civile a mis ce phénomène clairement en évidence : la société civile collectivise des opinions individuelles et tente dinfluencer le droit, en sappuyant sur les médias.
Aujourdhui, il semblerait quau niveau politique les citoyens ne se contentent plus délire des représentants, mais quune fois ces représentants politiques élus, les citoyens, regroupés en associations, orientent en amont les choix des représentants et, en aval, évaluent leurs décisions. Cependant, il faut souligner quil nest pas souhaitable que la société civile, ainsi située comme acteur politique, se substitue aux décideurs politiques : elle devrait linfluencer, mais cest le politique qui devrait, dans tous les cas, avoir le dernier mot de la décision. Par ailleurs, la société civile, si elle veut réellement jouer son rôle, ne peut pas être un simple rouage, une simple courroie de transmission, un simple support des partis politiques. La trop grande proximité entre le monde associatif et les partis politiques risque de « pilariser » le monde associatif et dentraîner laction sociale vers une perte defficacité, par une perte dautonomie des niveaux dinfluences, de pouvoirs et de décisions. La société civile, regroupée dans le monde associatif, doit être là pour orienter les décisions politiques et demander des comptes aux représentants élus.
Cependant, cette démocratie dopinion peut comporter des risques. Le risque du populisme, où lopinion publique ne voit pas lintérêt collectif et semballe dans des combats individualistes, dexclusion, de rejets tel que le racisme ou lattitude sécuritaire. Par ailleurs, lopinion publique est susceptible dêtre manipulée par les décideurs politiques ou par des organisations fortes et bien structurées. Dans ce domaine, les médias ne constituent pas un quatrième pouvoir, comme cest souvent évoqué, mais ils peuvent être un lieu dorientation et de manipulation de lopinion publique qui, à son tour, peut avoir un impact sur le décideur politique et même sur linstance juridique.
La démocratie dopinion implique, dun point de vue dune éthique sociale, quun monde dinteraction et de communication soit favorisé. La communication et linteraction devraient permettre déviter lobjectivation et le rejet de certains acteurs, la confrontation des idées, lémancipation de chacun dans le processus social. Cest là tout lenjeu de lapport dHabermas dans «Théorie de lagir communicationnel» 5 . Habermas, dans « Droit et démocratie » 6 évoque dailleurs très explicitement le rôle que peut jouer la société civile dans le processus de démocratisation.
La démocratie dopinion, portée par une société civile organisée et communicative, y compris à travers les technologies actuelles de la communication, doit nous permettre déviter le piège de la démocratie représentative, qui risque de se couper de lopinion des citoyens, des électeurs. En effet, il a souvent été souligné que la démocratie représentative crée des institutions où les citoyens nont plus le contrôle des décisions prises au niveau politique.
Pour que la communication soit socialement éthique et socialement efficace, il sagit que les citoyens aient accès aux informations pertinentes et puissent utiliser ces informations pour interpeller les décideurs politiques. Les informations doivent être porteuses de sens social et permettre louverture de possibilités dactions sociales. Les informations devraient également introduire une rationalité dans laction : il ne faut pas ignorer que dans les grands mouvements dopinion, le risque dirrationalité est important et que cette irrationalité peut être porteuse de dérives démocratiques.
Nous devons constater que la société civile a pris un rôle important au niveau international (Seattle, Prague, Rio, Davos, Porto Alegre
) et quelle mène des actions de plus en plus organisées et de plus en plus rationnelles pour lutter contre la globalisation et la logique unique du marché.
Tous les grands combats politiques ont débuté par des mouvements défendant une certaine rationalité mais non institutionnalisés. Il semblerait que, lorsque la société civile sinstitutionnalise comme décideur politique ou participe directement au pouvoir politique, elle doive abandonner son rôle de confrontation dopinion, en vue de changements sociaux. Cest ainsi que les grands partis politiques et les syndicats furent dabord des mouvements dopinion et daction collective. Les partis ont été à lavant-scène pour défendre des droits civiques, les syndicats ont été à lavant-scène pour défendre les droits sociaux, les mutualités lont été pour défendre les droits daccès du citoyen à la santé.
Ces mouvements sociaux dorigine se sont institutionnalisés et semblent aujourdhui directement participer à la décision politique.
Les grands mouvements sociaux actuels, portés par le monde associatif, constituant la société civile, ne luttent-ils pas pour le respect de la diversité culturelle, pour le droit à la différence, pour la qualité de vie, pour le rejet des exclusions ?
Le monde du handicap est directement concerné par ces niveaux de revendications : lutte pour sa responsabilisation et sa liberté comme citoyen, lutte pour laccès aux droits sociaux, et notamment au travail, lutte pour le droit à la différence et à la participation à la vie sociale. Des personnes handicapées ne sont-elles pas solidaires, dans la société civile, de populations vulnérables, de populations exclues, de groupes sociaux soumis à des discriminations ? La société civile, aujourdhui, peut prendre le relais des revendications de droit à la diversité et à la non exclusion.
Ny a-t-il pas aujourdhui plus de démocratie dans les organisations non gouvernementales, dans les associations de défense des minorités, que dans les partis et les syndicats ? Par ailleurs, quen est-il lorsquun mouvement social devient un parti politique ? Comment évaluer lefficacité dactions sociales dun monde associatif lié aux partis politiques ?
Ces différentes questions soulèvent la problématique de lefficacité de laction sociale par la diversification des acteurs : la société civile, létat, léconomique, car la représentativité au niveau de létat ne paraît plus suffisante pour assumer le changement et laction de la société sur elle-même, dans le respect des citoyens, qui doivent être les réels bénéficiaires des décisions politiques.
Bien entendu, la confrontation entre société civile et décideurs politiques peut constituer un premier moment délaboration dun débat. Ce débat est essentiel, même si nous reconnaissons que, dans un second temps, il doit déboucher sur des décisions politiques, ces décisions politiques revenant aux représentants élus, et lexécution des décisions revenant à ladministration. La société civile reprend alors son rôle pour lévaluation du bien-fondé des décisions et lefficacité de leur mise en uvre. Suite à cette évaluation, elle peut ré-interpeller les représentants élus, porteurs de nouvelles décisions politiques.
Dans le même sens, la société civile peut jouer un rôle dinterpellation du monde économique qui, trop souvent, se présente comme global, unique, rationnel et objectif, et pouvant répondre à sa seule rationalité de profit. La société civile peut alors jouer un rôle de défense des intérêts individuels et des intérêts collectifs minoritaires, non déterminés par la rationalité économique. Si la société civile ne pouvait pas jouer ce rôle, il ny aurait plus de sentiment dappartenance collective, ni didentité, et on risquerait un repli sur soi, se séparant de la rationalité économique désormais sans interlocuteurs. Il y a un risque que les collectivités, les communautés, les identités collectives se définissent en termes étrangers à léconomie : ny a-t-il pas eu une velléité de telles réactions dans le repli autarcique de certaines communautés, dans le dernier tiers du XXè siècle ?
Une telle logique individuelle de repli sur soi dun côté, collective et rationnelle de lautre, risque de générer un monde social divisé : dune part, le monde de lobjectif, de la rationalité économique, de la science ; dautre part, le monde de la subjectivité pure, qui est un monde de repli identitaire et communautaire.
Dans ce sens, lécologie peut jouer une place dans cette approche critique de léconomie : elle impose des limites à limage industrielle et technologique de la domination sur la nature, et elle oblige le secteur économique à prendre en compte les conséquences à long terme, et à distance, de son action. Cependant, le risque de passage du mouvement au parti politique est présent dans laction écologique.
Cette brève analyse nous mène à affirmer que nous avons trois acteurs en présence, chacun médiatisé et devant jouer un rôle spécifique
létat, médiatisé par le pouvoir, doit décider
le marché, médiatisé par largent, doit produire et échanger
la société civile, médiatisée par la communication, doit innover et interpeller.
Ces trois acteurs en présence doivent être favorables à la citoyenneté, à légalité, à la non discrimination : par exemple létat doit redistribuer ce que produit le marché, selon une équité où la société civile définit les finalités à poursuivre. Il sagit là de positions déthique sociale.
3.- Le Décret wallon pour une politique en faveur des personnes handicapées va-t-il dans le sens dune plus grande démocratisation ?
Nous avons examiné dune part lintervention de létat dans la politique en faveur des personnes handicapées suite au Décret du 6 avril 1995, et dautre part, nous avons évoqué un bref aperçu concernant le rôle du monde associatif et de la société civile dans le champ du politique.
Sur cette base, nous pouvons à présent ébaucher une réelle réflexion concernant le processus de démocratie, et son enjeu, dans la politique en faveur des personnes handicapées en Wallonie.
Dans un premier temps, nous verrons si, dans sa structure même et dans son fonctionnement, lAWIPH est réellement ouverte à la société civile et aux usagers. Dans un second temps, nous examinerons de manière plus globale les conditions de démocratisation dans une telle structure. Nous verrons quun tel processus de démocratisation implique à la fois un dispositif juridiquement établi adéquat, un dynamisme du secteur associatif et une éthique sociale allant dans le sens de la démocratisation.
Le Décret prévoit que le Comité de gestion soit composé dassociations représentatives des personnes handicapées ; il stipule également les conditions de reconnaissance de ces associations représentatives. Cependant, lors de la nomination du dernier Comité de gestion, des associations ont contesté la validité de cette reconnaissance, en dénonçant le fait que des associations dinstitutions ou des associations professionnelles avaient été répertoriées comme associations représentatives des personnes handicapées. Il nous paraît évident, dans la logique de notre analyse, que si lon veut que la société civile ait réellement un rôle à jouer dans cette structure, que le monde associatif prenne sa part dans lélaboration des décisions et que les usagers soient réellement représentés, alors les organisations représentatives doivent réellement être représentatives des personnes handicapées.
Par ailleurs, le Gouvernement, sur proposition du Ministre des Affaires Sociales, nomme le président et les vice-présidents du Comité de gestion. De ce fait, sil y a au sein du Comité de gestion une ouverture à la société civile, cette nomination par le pouvoir politique crée une dépendance de fait. Il ny a donc pas séparation réelle par rapport aux décideurs politiques : si société civile il y a, elle est désignée par le décideur politique, au sein du Comité de gestion. Le monde associatif est-il dans ce cas réellement représentatif dune société civile indépendante et interpellante ?
Les représentants du Conseil économique et social de la Région wallonne, au sein du Comité de gestion, y introduisent le monde économique, fussent-ils du secteur non marchand. Les représentants des institutions et les représentants des travailleurs constituent des entités institutionnalisées qui représentent un des pôles collectifs parmi les acteurs sociaux. Ladministration, elle aussi, est représentée au sein du Comité de gestion, via ladministrateur général de lAWIPH. Le Conseil consultatif, censé regrouper des associations et les coordonner, selon le Décret, na quun statut dobservateur au Comité de gestion. Tous les membres sont nommés par le Gouvernement, sur proposition du Ministre des Affaires Sociales.
Nous constatons donc que différents pôles de la société sont représentés, dont les associations dites représentatives, mais que lensemble est nommé par le pouvoir politique. De plus, ceux qui devraient être représentants des usagers nont quun rôle dobservateur et aucun pouvoir de décision. Cette position est peut-être utile dans la logique dune séparation, telle que nous lavons envisagée dans la brève description de la dynamique de la société civile par rapport au pouvoir politique.
Si le Décret prévoit que cest le Comité de gestion qui désigne son Bureau, nous constatons que là aussi, il y a un accord politique qui répartit les postes selon la représentation des partis au Gouvernement wallon. Dans les faits, ce nest pas réellement le Comité de gestion qui désigne le Bureau, mais cest le pouvoir politique, dans un lien étroit aux partis. Dans cette forme dorganisation du Comité de gestion, il est difficile de maintenir un jeu de confrontation entre le pouvoir politique et la société civile. Cependant, il faut bien admettre quil nest pas explicitement signifié que cest là lobjectif du Décret.
Le Décret prévoit que le président, et les vice-présidents ne peuvent pas relever de lautorité hiérarchique du Gouvernement et ne peuvent pas être dirigeants dun service agréé. Cette disposition devrait permettre dune part lindépendance par rapport à lautorité politique et dautre part la neutralité par rapport aux agréations et aux subsides. Cependant, même si les responsables du Comité de gestion ne relèvent pas directement de la hiérarchie du Gouvernement, ils sont le plus souvent liés à des partis qui, eux, sont liés au pouvoir gouvernemental. Par ailleurs, ne pas être dirigeant dun service agréé ou subsidié nimplique pas fatalement une neutralité par rapport aux services : des liens plus indirects peuvent exister en-dehors de la fonction de dirigeant de ces services.
Les Conseils davis sont composés de professionnels, de personnes réputées pour leurs compétences, de membres du monde associatif représentatif des personnes handicapées, ainsi que des organisations, services ou institutions intéressés par lapplication du Décret. Les groupes représentés ont un pouvoir dinterpellation pour lorientation politique. Mais comme pour le Comité de gestion, les nominations émanent également du Gouvernement.
Les Commissions subrégionales de coordination sont proches des groupes de base. Elles sont chargées de définir les besoins et de faire des propositions à ladministration, mais ces commissions sont nommées par le parastatal, qui fixe et le nombre de ces commissions et les membres qui en font partie. Louverture aux acteurs de terrain est réelle dans lorganisation prévue par le Décret, mais de manière limitée étant donné les procédures de nomination. Il est intéressant de constater que des acteurs collectifs proches du terrain sont susceptibles de définir les besoins des personnes handicapées et de faire des propositions dorientation.
Il y a une réelle décentralisation dans les Commissions subrégionales de coordination et une prise en compte de la périphérie. Les avis sont censés remonter de la périphérie vers ladministration centrale, ce qui devrait se faire réellement pour que les Commissions subrégionales de coordination soient efficaces.
Dans sa structure formelle décrétale, le Conseil consultatif wallon des personnes handicapées est ouvert à la société civile; en effet, le Conseil consultatif est censé être composé dune majorité de personnes désignées parmi les associations représentatives des personnes handicapées : 12 membres parmi les associations représentatives et 6 membres réputés compétents dans le domaine. Lensemble des membres sont à nouveau nommés, sur proposition du Ministre, par le Gouvernement.
Quant à la définition de la notion de représentativité et quant à la nomination par le pouvoir politique, les mêmes remarques que pour le Comité de gestion peuvent sappliquer ici. Cependant, il est à souligner quil y a une volonté, du moins formelle, de donner une place importante aux représentants des associations, ce qui va dans le sens dune ouverture à la société civile. Le Conseil consultatif est indépendant du Comité de gestion et est chargé de donner son avis sur les activités de ladministration. Il est également consulté dans le cadre de la promulgation de dispositions légales. Il peut prendre linitiative dinterpellation. Il peut constituer un interface entre le monde associatif, le pouvoir politique et ladministration.
Le Conseil consultatif est donc un dispositif qui pourrait favoriser le fonctionnement de la société civile dans la décision politique. Pour que son rôle soit effectif, dans cette perspective, il sagirait que la nomination de ses membres nimplique pas une dépendance, et que la représentativité des usagers soit réelle. Le politique pourrait très bien avoir le dernier mot sur les interpellations. Même si les nominations sont politiques aux différents niveaux, on peut favoriser lindépendance des avis et des propositions émises par les différentes instances prévues dans le Décret. Les partis pourraient nommer, mais il faudrait garantir une marge de manuvre suffisante pour les acteurs qui doivent intervenir dans la politique en faveur des personnes handicapées, au sein du dispositif mis en place par le Décret.
La définition des critères de reconnaissance dassociations représentatives prévoit que des organismes publics ou dintérêt public peuvent être reconnus. Une telle position est antinomique avec celle que nous avons tenté de mettre en évidence quant à la spécificité du rôle de la société civile. En effet, on ne peut pas concevoir, si les niveaux de décision doivent être séparés, quun organisme public soit considéré comme une association représentative de citoyens. Par ailleurs, lintérêt public doit être défini à un niveau éthique : cerner lintérêt public, cest donner un sens aux actions et leur attribuer une dimension normative. Selon Charles Taylor dans « Le malaise de la modernité » 7, laction dans la société civile répond à notre quête de sens et est sens en acte. Cest le militantisme qui est le lieu de cette création de sens. Cest ce sens créé qui doit permettre délaborer des normes et des valeurs éthiques permettant de juger ce quest une action dintérêt public. A titre individuel, au sein des administrations ou dans les services subsidiés, les salariés peuvent jouer ce rôle de réflexion de sens. Cependant, le plus souvent, cest le bénévolat qui est innovateur et créateur de solidarité à travers les associations. Cest pour cette raison quune institutionnalisation de la société civile risquerait de diminuer son potentiel de militantisme et de recherche de sens. Cest pour cette raison également que la société civile ne doit posséder ni le pouvoir politique, ni le pouvoir administratif. A linverse, il nest pas sain que létat colonise les associations représentatives, qui ne deviendraient que des rouages du pouvoir.
Cependant, la société civile pourrait être prestataire de services, mais il faut quelle continue à assumer son rôle dinterpellation, dinnovations, de changements, ce qui est parfois difficile à maintenir. Un prestataire de services qui peut assumer un rôle critique peut être considéré comme faisant partie de la société civile.
En outre, les besoins des personnes handicapées étant innombrables, létat ne peut répondre à lensemble de ces besoins. De plus, il ne serait pas souhaitable que létat assure un service total qui pourrait lentraîner dans une rigidification, une inertie, un immobilisme. Létat ne peut pas satisfaire la totalité des besoins des citoyens de manière planifiée : dans ce domaine, nous avons pu expérimenter les difficultés posées par une médecine uniquement publique, étatisée, comme en Grande Bretagne.
Lenjeu est également de mobiliser les ressources volontaires parmi les professionnels prêts à réfléchir et parmi les personnes handicapées elles-mêmes. En effet, il sagit de responsabiliser les bénéficiaires à partir dune forme de volontariat au sein des associations. Un tel phénomène est largement constaté en Région wallonne.
Une telle mobilisation permet aux acteurs bénéficiaires de prendre leurs responsabilités, de leur permettre de rester responsables au sein du système. Il faut éviter que le danger de déresponsabilisation provoqué par létat-providence se prolonge dans la société civile.
Il faut également éviter une société civile à deux vitesses, lune subsidiée et lautre pas ; salariat et volontariat doivent se côtoyer.
Larticulation de létat et de la société civile pose inévitablement la question de la subsidiarité. Les uns affirment que létat doit être là pour subsidier les associations et ne prendre en charge que les services qui ne peuvent pas être assumés par le privé. Dautres affirment que le privé est là pour pallier les déficits de létat et engendrer des innovations. A notre sens, des complémentarités entre le rôle de létat et le rôle du monde associatif doivent être envisagées et négociées, au sein dun débat démocratique qui déboucherait sur des décisions politiques. De la même manière, dans le champ du handicap, les principes de centralité et de périphérie peuvent être envisagés : létat, en loccurrence lAWIPH et le Gouvernement, devrait assurer une planification centrale, et les services, en collaboration avec les associations, devraient pouvoir mettre en uvre la politique dintervention. Le centre et la périphérie devraient mener leurs actions dans une dialectique, qui serait source de mouvements et de changements, tant dans les décisions bureaucratiques que dans les applications sur le terrain. La définition de ce qui est pris en charge par le centre et la périphérie, les changements dus aux interactions entre centre et périphérie, doivent faire lobjet de décisions politiques. Dans cette dynamique, les conflits peuvent être porteurs de sens, de dynamisme et dinnovations. Rappelons ici Alain Touraine, pour qui, dans sa sociologie de laction, le conflit est le cur même de laction sociale.
Dans le dispositif du Décret, ladministration centrale de lAWIPH pourrait être le centre, et les Commissions subrégionales de coordination, la périphérie. Les Bureaux régionaux, qui sont des cellules décentralisées de ladministration, pourraient jouer un rôle intermédiaire entre le centre et la périphérie. Pour cela, il faudrait quelles assument à la fois un rôle dadministration, qui ouvre aux droits et définisse les critères daccès, et un rôle danimation, qui cerne la demande et organise loffre de services à un niveau local. Dans cette dynamique dinterface, le rôle de létat devrait être un rôle de stimulation de la vitalité associative.
Par ce que nous venons de présenter, nous avons tenté de montrer que la Région wallonne a mis en place un dispositif daide aux personnes handicapées où le politique, ladministration et la société civile pourraient jouer chacun leur rôle. Nous constatons également quà tous moments, un tel dispositif exige une vigilance pour que le présupposé éthique de démocratie soit respecté. Cette présentation nous a également permis de mettre en évidence, dun point de vue de léthique sociale, ce qui nous apparaît comme souhaitable dans les politiques en faveur des personnes handicapées.
Le monde associatif, porteur de la société civile, doit interagir avec létat pour maintenir une vigilance, une recherche de sens, une éthique sociale qui respecte les différences, engendre des solidarités, lutte contre les inégalités et les exclusions, Cest là la condition même dune démocratie qui respecte la citoyenneté des personnes handicapées.
1 Cet article naurait pu être réalisé sans laide de Philippe Laurent, président-fondateur de lAssociation Médecins sans Frontières Belgique, ancien directeur-général de la Croix Rouge de Belgique, actuellement président du Comité de gestion de lAgence Wallonne pour lIntégration des personnes handicapées. Il a accepté de méclairer, lors de longues discussions, par ses connaissances sur la dynamique sociale et le concept de société civile. Philippe Laurent prépare un ouvrage consacré à ce sujet.
2 TOURAINE A., Comment sortir du libéralisme, Fayard, Paris, 1999
3 Imagine, novembre 2000. Rue Basse Marcelle, 28, 5000 Namur - Belgique
4 MINC A., www.capitalisme.fr, Grasset, Paris, 2000
5 HABERMAS J., Théorie de lagir communicationnel, Fayard, Paris, 1987
6 HABERMAS J., Droit et démocratie, Gallimard, Paris, 1997
7 TAYLOR Ch., Le malaise de la modernité, éditions du Cerf, 1999
Bibliographie
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- CASTEL R., Les métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Gallimard, 1995
- COHEN J.L. et ARATO A., Civil Society and Political Theory, Cambridge, Massachussets, 1992
- DAULL Fabienne, Ethique et Handicap : quels enjeux ? in Actes du colloque « Ethique et Handicap », La Longeraie, Morges, Département de la prévoyance sociale et des assurances, Lausanne, avril 1998
- GOMEZ Jean-François, Responsabilité individuelle et/ou éthique institutionnelle ? in idem
- HABERMAS J., Théorie de lagir communicationnel, Fayard, 1987
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- MINC A., www.capitalisme.fr, Grasset, 2000
- SAULUS Georges, Questions déthique dans le domaine du polyhandicap, in idem
- TAYLOR Ch., Les sources du moi. La formation de lidentité moderne. Seuil, 1998
- TAYLOR Ch., Le malaise de la modernité, éditions du Cerf, 1999
- TOURAINE A., Critique de la modernité, Fayard 1992
- TOURAINE A., Quest-ce que la démocratie ?, Fayard, 1994
- TOURAINE A., Comment sortir du libéralisme, Fayard, 1999